Susanne ZOUYENE
prix du Conseil Général du Bas-Rhin,1996

Née à Heidelberg (Allemagne), Susanne Zouyène a fait ses études aux Beaux-Arts d'Aix-en-Provence et à l'Ecole des Arts Décoratifs de Strasbourg et à la Kunstakademie de Düsseldorf.

L'enjeu de son travail photographique consiste moins à produire des images - empreintes d'un style qui lui serait personnel - qu'à établir par le moyen de celles-ci un rapport au monde des images, une distance à l'égard du pouvoir qui s'exerce à travers elles par leur flux (dans le cas de la télévision) ou l'environnement de leur présentation, ou encore par le relatif mystère de leur provenance, la vitesse de leur effacement, de leur oubli.

En face d'un écran de télévision, ses photographies sont, au sens fort de l'expression, une prise de vue : l'instantané du moment d'ordinaire imperceptible à l'oeil nu où ce qui est montré (la massivité d'un croiseur, le surgissement d'une escadrille ou d'un aigle) commence ou cesse d'imposer sa fascination.

Le temps n'est pas la seule ressource de Susanne Zouyène dans son épreuve de force avec des images - éventuellement préexistantes - dont l'enjeu s'avère être au fond de reconquérir l'initiative du regard qu'elles portent d'abord sur nous : un détail inscrit par le cadrage redonnera au spectateur un lieu d'où véritablement voir ce qui lui fait face ; la mise en espace de trois portraits pratique une disjonction, un écart exigeant de l'oeil une mémoire qui dissipe son illusion d'être regardé trois fois par la même personne qui n'aurait varié que ses habits et la position de ses mains pour entretenir notre adhésivité - ainsi leurrée - à son image.

Dans d'autres travaux l'image d'une jeune femme ou d'un chien d'aujourd'hui tirera sa beauté étrange d'une composition allusive ou empruntée à la peinture ancienne, en une sorte d'effet de distanciation révélateur de ce qu'en chaque image, fét-elle isolée, opère sourdement la force acquise par d'autres images.

Si Susanne Zouyène ne s'attache pas dans sa démarche à quelque propriété d'auteur sur ses images, c'est en fait pour reconquérir comme artiste - et, du même geste, restaurer pour le spectateur - la distance fondamentale à la visibilité, nécessaire à la vision, qui s'était insensiblement résorbée au fur et à mesure que, par son omniprésence actuelle, l'Image devenait notre environnement quasi-naturel. Son art consiste alors à pratiquer de la manière chaque fois la plus appropriée des brèches dans cet encerclement artificiel autant qu'aveuglant : "Etre artiste, dit-elle, c'est voir autant que fabriquer".

Paul GUERIN
Liste des lauréats:





Lauréats