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Céline TROUILLET Song contraint le spectateur à s'approcher d'un moniteur silencieux dont l'écran présente pourtant le visage d'une jeune femme qui semble parler. Il lui faut alors se munir d'écouteurs pour l'entendre donner une interprétation, outrée par des déformations de sa voix, d'une chanson qu'elle est seule à écouter dans sa version originale au moyen – elle aussi ! - des écouteurs d'un baladeur. Dans Song n°3 , ce n'est plus le son qui est amplifié mais la tête et le haut des épaules nues d'un homme qui sont agrandis par leur projection sur un large écran dans une pièce obscure. On voit son visage en proie à une douloureuse difficulté pour articuler les mots d'une chanson qui évoque au contraire les conditions idéales d'une existence paisible. On réalise alors qu'il ne s'agit pas comme dans le cas précédent d'un jeu d'acteur et d'une surdité « artificielle » du spectateur produite par un image muette mais d'une situation réelle de handicap physique, cette personne n'ayant en effet jamais entendu la chanson dont elle éprouve une peine infinie à seulement prononcer les paroles. Cette « situation extrême » place le spectateur dans une intense proximité qui, annulant par l'efficacité de son dispositif toute éventualité de compassion et même au risque d'un certain malaise, vise à le plonger dans l'expérience corporelle de son interlocuteur imaginaire et cette confrontation constitue l'enjeu tout autant artistique qu'existentiel des oeuvres de Céline Trouillet. L'engagement dans la création plastique a toujours été à quelque degré sous-tendu par une contestation inavouée de la prédominance communicationnelle attribuée au langage. Mais la nécessité imposée par un handicap non seulement de lire sur les lèvres mais aussi de développer une intelligence subtile des attitudes, des situations se trouve coïncider fort bien avec les nouvelles formes de création qui explorent les possibilités expressives du corps tout autant que les capacités réceptives du corps de leurs publics afin de susciter en eux une prise de conscience élargie de la condition humaine. À titre d'exemple, un projet d'installation intitulée Cyber X intègre un système diffusant une intense chaleur sur le corps d'un spectateur placé par son dispositif en situation de voyeurisme. Une autre installation de Céline Trouillet, Inside/Outside n°1 , réalisait avec trois écrans et trois sources sonores une immersion audio-visuelle du spectateur assistant à l'immersion réelle d'un acteur dans l'eau dont les bulles émises par sa bouche rendaient visibles son effort et le risque de noyade encouru à tenter de prononcer des sons dans de telles conditions. La portée d'une telle convergence sur le corps d'une situation physique réelle et de l'invention plastique contemporaine dépasse la volonté de surmonter un handicap particulier en lui donnant une valeur symbolique d'une épreuve du danger, de l'isolement, de l'oppression, d'un désir de contact universellement partagés. Elle peut aller jusqu'à laisser envisager sinon l'hypothèse d'un nouveau corps rendant le sonore visible – comme le suggère le dernier projet évoqué - du moins celle d'une nouvelle sensibilité grâce aux modulations par l'œuvre de l'espace et du temps offerts au spectateur. C'est en effet dans des conditions assez proches et surtout dans la même perspective qu'il y a plus trente ans, Robert Wilson avait, dans une œuvre magistrale intitulée The Deafman's Glance (Le regard du sourd), jeté les bases d'une esthétique théâtrale radicalement nouvelle et d'emblée reconnue comme telle. L'art de Céline Trouillet, certes plus intime mais dont l'authenticité et l'invention n'en sont pas moins affirmées, pourrait bien (avec ses titres en anglais) entretenir avec une telle aventure quelques secrètes correspondances… Paul Guérin |
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