Manfred STERNJAKOB
prix de la Caisse d'Epargne d'Alsace,1989

Parce qu'il emploie des moyens qui sont extraits du monde publicitaire ou qui appartiennent à des registres fortement connotés par une esthétique qu'on pourrait, très schématiquement, qualifier de moderniste, l'oeuvre de Manfred Sternjakob ne comporte pas d'"aspérité de compréhension" notable. Il se ménage cette liberté pour donner à ses travaux une certaine ambiguïté qu'il semble cultiver avec une discrète délectation et qu'il nous invite à partager. Ainsi, à partir de pratiques aussi diversifiées que la performance, la sculpture, la photographie, les entretiens avec le public (qui sont par ailleurs des modalités artistiques déjà "établies"), mais aussi par la mise en scène "artistique" de vente d'oeuvres d'art (Verkaufsperformance, où l'artiste joue le rôle du galeriste), il pose clairement la question du partage entre ce qui relèverait d'une appréciation artistique et ce qui, manifestement et a priori, n'y aurait pas droit.

Après avoir expérimenté dans ses travaux d'il y a une dizaine d'années, les limites de recevabilité et de légitimation du geste artistique, son travail s'est livré, depuis peu à une analyse critique des différentes étapes de la création ; cette investigation, il l'a menée de haut en bas, c'est-à-dire qu'il part du musée, de sa fonction régulatrice de produits artistiques, pour analyser les effets induits qu'un système précis produit ou peut produire sur l'oeuvre, notamment au moment précis où celle-ci s'élabore. Comment, par exemple, le "rituel artistique" très ordinaire (la publication des cartons d'invitation, affiches, catalogues, mais aussi les rapports de dépendance et d'influence qui unissent les différents "partenaires" que sont le public, le musée, le critique, la presse, le collectionneur) joue-t-il ou ne joue-t-il pas sur un vouloir artistique, sur un artiste ; comment ce rituel, aussi, conditionne ces partenaires ?

La photographie (ou la vidéo), comme élément de médiation sera ainsi exploitée pour tenter d'abolir cette brèche qui depuis le Pop'art sépare ce que la nature ou la vie produit de ce qui est créé par l'art et qui, comme par fatalité, va encore retomber dans le domaine artistique.

S'il fallait résumer d'un trait ce qui fait la particularité de l'oeuvre multiforme de Sternjakob, il serait impossible d'en donner une idée cohérente et juste en n'envisageant ses travaux que d'un point de vue strictement formel. Et c'est peut-être là une de ses qualités. Cette identité devrait être recherchée ailleurs, ou plus profondément, dans ce qui lui donne cette puissance de renouvellement, cette rigueur ascétique qui n'est pas dénuée d'humour. Si cette identité se dérobe, c'est qu'elle transgresse sans cesse les limites des préoccupations esthétiques. L'oeuvre de Manfred Sternjakob puise sa force d'éveil d'un registre autre, celui des convictions, car pour lui toute action, qu'elle relève du domaine artistique ou non, doit contenir en elle, de manière naturelle et nécessaire, l'espoir de sa pleine et entière nécessité.

Claude ROSSIGNOL
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