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Thomas SORIANO prix du CEAAC,1990
Parmi les sciences humaines dont le développement fit des années
60-70 une époque intellectuelle à beaucoup d'égards décisive,
la sémiologie, issue des sciences du langage sembla un temps offrir à
de nombreux chercheurs - de même qu'à certains créateurs
- la possibilité d'une théorie générale de la signification.
Toutefois, passé le stade des programmes ambitieux (et celui, plus frivole,
de l'usage intimidant d'un jargon insolite), il apparut assez vite qu'une telle
théorie ne serait féconde qu'à la condition de surseoir
à ses visées d'universalité au profit d'une attitude plus
modeste, consistant à mener des études méthodiques, précises,
d'objets ou de phénomènes dans lesquels le sens manifestait sa
présence d'une façon aussi réelle que problématique.C'est ainsi que le dessein d'une approche sémiologique de l'art trouva chez Thomas Soriano, philosophe de formation, à s'inscrire d'abord dans le cadre d'un enseignement dispensé à l'Ecole des Arts Décoratifs de Strasbourg. Plutôt que de professer dogmatiquement une science encore incertaine, il choisit d'entretenir avec les étudiants un questionnement actif de leurs travaux. De telle sorte qu'à côté des cours d'histoire de l'art et de l'évaluation, par les maîtres ou les condisciples, de leur production, cette attention, en quelque sorte théorétique, portée sur l'articulation, chaque fois singulière, des matériaux, des formes et des significations ouvrit un espace de réflexion propice à une lucidité plus sereine des étudiants sur leurs propres démarches. Rien d'étonnant, dès lors, si un tel engagement intellectuel aux côtés de la jeune création artistique conduisit Thomas Soriano à fonder (avec l'aide d'Hervé Péchoux) une galerie associative baptisée du nom joycien de FINNEGAN'S et offrant un espace - cette fois, matériel - à ce qui, dans les travaux en cours à l'Ecole, appelait, pour que s'en déploie pleinement la portée plastique et significative, un lieu propre et ouvert au public. Même si, depuis quelque temps, plusieurs artistes montrés dans cette galerie viennent d'horizons plus lointains, ce n'est jamais le "flair" commercial ou le seul désir de promouvoir une personne ou une "tendance" qui déterminent la programmation. Celle-ci révèle bien davantage un souci d'explorer - parfois au moyen d'expositions qui se suivent de près - les effets de sens très différents engendrés par des structures formelles ou matérielles, sous certains aspects, voisines : relation du métal et du corps chez Heimbach, Spitz, Ringele ; divers modes de "dématérialisation relative" de l'oeuvre où la lumière pour Péchoux, le miroir pour Ikeya, le parfum pour Früh communiquent dans l'espace l'expérience d'une pulsation, d'une activité discrète ; ou encore, mises en scènes et machineries à base de matériel photographique (et biographique) avec Sarkis et Bacro... jusqu'au paradoxal passage à la limite d'Evgen Bavcar, photographe atteint de cécité. Face à la production souvent énigmatique des plasticiens jeunes ou déjà "reconnus", la démarche théorique et, par conséquent, sensible, de Thomas Soriano ne propose pas seulement des oeuvres stimulantes et une originale politique d'expositions. Elle est avant tout la manifestation d'une générosité active et intelligente à l'égard de ce qui demeure d'essentiellement inachevé et malentendu dans l'art : sa contemporanéité. Paul GUERIN |
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