Daniel SCHLIER
prix de la Caisse d'Epargne d'Alsace,1990

Il utilise peu la peinture à l'huile et pas du tout la toile et pourtant, Daniel Schlier se dit très attaché à la peinture. Sa grande culture lui a appris le pouvoir mystificateur et trompeur des représentations peintes et il s'en méfie. Frappé par la rapidité de péremption des codes artistiques, (sans doute provoquée par une utilisation trop souvent irréfléchie et trop fréquente), il tente de retrouver ce qui, à ses yeux, constitue la puissance de l'art : cette faculté de sécréter, précisément, des codes. Mais comment boire à la fontaine de Jouvence des signes ?

Passionné par les recherches scientifiques les plus actuelles, il a décelé dans les hypothèses qui y sont énoncées une stimulation inespérée, tant celles-ci fouettent l'imaginaire. Il dispose, sur un plan d'égalité images, codes et symboles de ces disciplines avec d'autres, issus du langage, d'analyses économiques ou de théories politiques. Ces images, avec leurs résonances et avec les conventions qu'elles sous-entendent vont se déployer, jouer les unes avec les autres dans une sorte d'innocence feinte, l'artiste profitant de la perversité que ce mélange inattendu soudain, autorise. Tout un répertoire de signes, plus ou moins familiers s'élabore, où vont se télescoper, dans cet intense foyer de catalyseurs visuels et mentaux, formes de continents, de pays, de visages ébauchés, détails de dessins techniques ou de mains (qui suggèrent, trop furtivement pour être consciemment analysée, la stylisation de propagande).

A y regarder de plus près, tous ces signes, toutes ces formes, lourds de sens mais transparents à la lecture semblent avoir connu des difficultés lors de leur application sur leur support ; les codes s'accomoderaient-ils mal aux réalités tangibles, contingentes ? Progressivement, le spectateur découvre que l'artiste réutilise, en les détournant à son profit, non seulement les images extraites de codes préexistants mais aussi des techniques traditionnelles et qui plus est, populaires comme celle du sous-verre, de la peinture sur bois (liège, notamment, avec sa texture aléatoire, irrégulière, accidentée, et qui fait déjà image en soi, qui accapare l'oeil, rendant par là impossible toute échappée de la vision vers un ailleurs). Mais cet antagonisme entre la figure et le fond donne à ce travail sa tension particulière et, pour tout dire, son "style".

Schlier va jusqu'à peindre ses formes en s'astreignant à les réaliser selon la technique ancienne, laborieuse et très lente des icônes, comme pour tester la résistance et la validité de ses figurations. Nous savons que la destination contemplative des icônes sacrées, leur efficacité médiumnique ne s'obtenaient que grâce à la qualité de la matière, à l'excellence de sa minutieuse préparation, soumise par ailleurs au respect les plus strict des règles d'élaboration. Aujourd'hui, Schlier a juste remplacé les pigments par des poussières de cendre et des oxydes métalliques ; après tout, une forme peinte n'est rien d'autre que cela, un peu de cendre et d'oxyde.

Pour un peintre, la question n'a pas changé : comment rendre les oxydes solubles dans l'esprit ?

Claude ROSSIGNOL
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