Françoise SAUR
Prix de la Ville de Colmar

L'œuvre photographique très riche de Françoise Saur (née ne 1949 à Alger) est depuis longtemps largement reconnu tant pour ses qualités plastiques que pour la finesse de son approche de certains territoires ou thèmes liés à des gestes, à des modes de vie et il a déjà donné matière à un certain nombre de publications. L'horizon d'un livre est en effet présent à l'esprit de Françoise Saur car, rapprochant souvent ses images en diptyques ou en triptyques, sa démarche photographique révèle une capacité exploratoire et une activité de questionnement assez proches de celles d'un écrivain organisant la complexité concrète d'un monde dans la perspective d'un propos et la dynamique d'un style. Et en intitulant la série présentée ici, Petits contes algériens , faite après la lecture d'un roman de Boualem Sansal, Le serment des barbares , elle suggère clairement que cet ensemble de portraits et de paysages instaurera une dimension de fiction dans ce qui aurait pu n'être qu'un reportage - sociologique ou évènementiel - sur un pays proche. 

La première image, la seule à n'être pas agencée en polyptyque, introduit d'emblée aux stratifications historiques d'un pays désormais ouvert sur une mer sillonnée par de nombreux navires de commerce au large d'un rivage au contraire quasi-vide, à l'exception d'une colonne brisée que l'on croirait antique si l'on n'y découvrait les restes d'une plus actuelle armature métallique. L'exceptionnelle qualité technique de ces images invite en effet à une exploration attentive de leur contenu : elle s'avèrera aussitôt riche de rapprochements inattendus d'objets et de personnes, fertiles tout autant en suggestions d'hypothèses sur ce qu'ils dévoilent de réalité concrète qu'en amorces de récits pour répondre à la question posée par leur écart délibéré de toute imagerie exotique convenue.

La composition des diptyques ou triptyques succédant à cette « introduction » repose sur la mise en rapport de portraits avec des fragments de paysages, d'intérieurs. Si ces derniers sont représentatifs de certaines caractéristiques de l'environnement algérien, ce serait une erreur de croire que le rapprochement de ces visages et de ces lieux ou objets est à chaque fois la juxtaposition – à visée documentaire – de chacune de ces personnes à son cadre de vie quotidien. En deçà des compatibilités d'ordre plastique offertes par leurs couleurs dominantes, par leur « architecture interne », ces agencements d'images répondent avant tout à l'articulation d'un propos, comparable aux procédés romanesques par lesquels le trajet ou le secret d'un personnage est dévoilé, suggéré par des notations portant sur des objets et des lieux évoqués dans la même phrase ou le même paragraphe.

La même blancheur immaculée d'étoffes délicatement ajourées se retrouve à la fois dans les rideaux, le couvre-lit d'une pièce exiguë et sur l'habit d'une jeune femme, à la chevelure soigneusement coiffée et ornée d'une broche en forme de fleur. Cette mise en évidence d'un souci féminin constant pour la beauté, la dignité des parures et de l'apparence, malgré la modestie des espaces et des moyens, sera

confirmée dans le triptyque voisin où, près d' habitations précaires, à la construction inachevée ou déjà dégradée, l'on voit toujours étendu du linge à sécher. Françoise Saur a été sensible à une certaine séparation des rôles et des espaces masculins et féminins : une photographie de deux hommes, relevant la coexistence d'habits occidentaux et traditionnels, est intercalée entre deux fragments d'une architecture composite dont l'un est curieusement voilé de linge blanc. Des figures masculines sont davantage présentes dans un triptyque en plein air où la végétation doit affronter la sécheresse du sol mais au-dessus d'un maigre filet d'eau courant le long d'une route est installé un étrange dispositif de vente de poissons rouges, suspendus dans des sachets de nylon exposés en plein soleil… Un homme accroupi sur un tertre, un fusil à la main, au même niveau qu'un panneau indicateur en caractères latins et arabes, sur l'image voisine, suffit à rappeler sèchement la violence, passée ou latente, des affrontements politiques.

Au fil de ces images se trouvent discrètement évoquées mais non moins nettement situées dans l'évidence des lieux et soutenues par l'intense présence des visages, les tensions entre le proche et le lointain ( des oiseaux en cage et la mer, visible au bout de la rue d'un quartier pauvre, pourtant équipé d'antennes paraboliques), entre des aspects d'un sous-développement économique, matériel et un ferme attachement à la dignité. La force interne de ces images et de leur montage problématise chacun de ces traits et met en question les lieux communs du discours ambiant par la mise en évidence de la complexité souvent contradictoire du réel.

Cette articulation d'une pensée par des images n'apparaît jamais aussi nettement que dans le dernier ensemble dont le contenu semble donner la réplique à l'art de Françoise Saur en même temps qu'il en offre un condensé particulièrement significatif. Alors que la peinture murale qu'elle reproduit dans sa première photo isole de tout contexte le globe terrestre, un livre intitulé : Science et la bougie pour en faire les symboles d'un discours sans ambiguïté, confirmé par la lecture studieuse du personnage voisin, son dernier diptyque joue à plaisir de tous les prestiges illusoires et pourtant révélateurs des images en rapprochant celle d'un homme réel et d'une femme peinte, dans une égale interpellation rêveuse de leurs regards, de celle d'un panorama paradisiaque, déployé avec toute la force d'un ailleurs désirable ouvert au sein d'un intérieur orné de modestes bibelots…

P.G.
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