Jean REMLINGER
prix du Conseil Régional d'Alsace,1992

L'oeuvre de Jean Remlinger, dans les diverses techniques (peinture, gravure, dessin, sérigraphie) où l'a conduite l'approfondissement continu de son propos, apparaît comme une mise à l'épreuve de la résistance que la figure humaine oppose et offre en même temps à ce qui, dans l'art de ce siècle, a voulu tirer son pouvoir sur le regard d'une autonomie conquise sur un visible antérieur à l'acte de création.

Naguère figés à la pointe de leur effort tout aussi bien qu'à la limite de l'affaissement, des corps communiquaient leurs énergies à la surface de l'image : ils distribuaient la lumière et l'ombre plutôt qu'ils ne la recevaient, rythmaient les déploiements de la couleur et accéléraient jusqu'à une liberté "abstraite" de toute anatomie la vitesse essentielle aux trajectoires du dessin, tout l'espace résonnant du choc de leur apparition et vibrant dans le temps démultiplié de leur passage.

Rendus aujourd'hui à une très ancienne immobilité, ils flottent désormais, réduits à l'état quasi "spectral" de silhouettes peu à peu translucides, évanescentes, leur contour se defaisant dans le geste même qui, les ayant portés à l'être, soudain les décharne ou les illimite ; à moins qu'ils ne jaillissent comme un éclair lorsqu'entrent en contact les couleurs sous lesquelles leur monde s'est voilé.

Au fil des pièces, sans titres, ces figures, sans visages, se révèlent alors les personnages d'une épopée silencieuse- celle de leur émergence et de leur retour à l'Informe-, entêtés à faire image de leur disparition en des matières mouvantes.

En des temps où l'humain (se) décline sous les multiples formes pathétiques ou triomphales de sa "communication" déchaînée, l'art de Jean Remlinger, attaché en apparence à ce même objet, introduit un doute profond devant un tel défilé d'idoles et de suppliciés.

Cette oeuvre n'est pas un éloge, fût-il funèbre, de cette figure qu'elle se refuse à "dépasser" mais qui, d'elle-même passe, comme une couleur trop longtemps exposée aux violences des lumières et d'où émane dès lors une présence plus lointaine, plus obscure. Ces images, avec une puissance et une sensibilité semblables à celles des instruments qui scrutent les énigmes du ciel, sont tournées, comme des regards, vers cet Inconnu aussi intime à chacun que dispersé en tous ; seul l'effacement mesuré, patient, de l'identité et de la ressemblance, pouvant alors permettre d'en recueillir, passionément, l'empreinte, les traces.

Paul Guérin
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