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Jean-Yves RECHER Prix du Conseil Général du Bas-Rhin, 2002 Bien que le catalogue des oeuvres de Jean-Yves Recher (né en 1955 à Wissembourg) associe un grand nombre de peintures sans titre à certaines intitulées Arbre, Oiseaux, Savane, Tropiques... son travail ne se règle pas sur la distinction traditionnelle entre abstraction et figuration.Nul discernement d'objet ou pressentiment de paysage ne permettent au regard de résoudre la complexité chromatique ou d'immobiliser le dynamisme graphique qui animent la surface entière de ses tableaux et font de chacun d'eux un monde autonome, achevé - car plus aucune surface de toile vierge n'y demeure visible - et laissant pourtant percevoir tous les moments de sa genèse. Jean-Yves Recher procède en effet au moyen de touches de couleur et de tracés plus sombres clairement distincts dans leur juxtaposition et encore sensibles lorsqu'ils se superposent dans certaines zones de transparences ou, ailleurs, d'empâtements. Ses tableaux ne s'élaborent cependant ni au rythme d'une gestuelle de large ampleur, ni sur la base d'une composition préalable dans laquelle seraient prévues la distribution des couleurs et la mise en place des formes. L'oeuvre s'engendre au contraire d'elle-même à la suite des premières décisions du peintre concernant le choix d'une couleur, d'un type de touche qui suscitent alors la mise en jeu en un autre lieu de la surface d'une intervention en opposition, en contraste avec la précédente de telle sorte que l'oeuvre avance par le déploiement progressif de ses possibilités jusqu'à ce que de la rencontre, du choc de certaines d'entre elles, surgisse alors non point une forme ou un motif mais ce que Recher appelle un " accident ". C'est alors à partir de cet évènement provenant de la matière picturale, de cette ponctuation de son travail venue en quelque sorte de la toile en train de se faire qu'il va passer à une seconde phase relevant davantage de ce que l'on conçoit comme la composition, celle-ci pouvant impliquer le recouvrement d'une grande partie de ce qui avait déjà été peint ou, plus ordinairement, l'ajout de certaines touches de couleur, de certains graphismes par lesquels le tableau parviendra à dévoiler au regard du peintre ce que sa propre main y avait fait obscurément surgir. Il n'est d'ailleurs pas exclu qu'un autre évènement survienne, apportant une nouvelle inflexion à ce cheminement, une tonalité imprévue à cet échange tellement intime entre l'oeuvre et son peintre que celui-ci pourra l'éprouver comme un " dialogue (...) avec une surface agissant comme la membrane d'une peau, laquelle fait correspondre entre eux l'intérieur et l'extérieur, transforme la nature de manière à ce qu'elle devienne autre chose ". Le titre donné à une telle oeuvre pourra bien évoquer un fragment de la nature, mais celui-ci sera profondément altéré d'être issu d'une matière picturale qui, tout au long de son élaboration, se sera manifestée assez extérieure à l'artiste pour guider vers elle sa main, assez insolite et néanmoins saisissante pour l'esprit, affirmant alors " sans titre " le mystère de sa présence. L'ouverture à l'inconnu qui est au coeur de l'expérience créatrice de Recher se renouvelle ainsi de tableau en tableau, ceux-ci ne pouvant dès lors constituer aucune série développant un thème, un motif déterminés à l'avance, mais tout au plus s'articuler le cas échéant par paires, l'un explorant une possibilité qui s'était trouvé exclue dans le cours pris par l'autre, au gré d'une oscillation permanente du travail entre une lente avancée du pinceau dans le labyrinthe de la toile et la distance des regards portés sur ce frayage de sa matière, entre l'aventure et la construction, va-et-vient au fil duquel l'altérité pourtant familière de la peinture à chaque fois se re-présente comme la réalité d'un monde. Paul Guérin |
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