Didier MONTMASSON
Prix de la Région Alsace , 2002

Une exposition organisée à Paris en 1936 à la galerie Charles Ratton présentait mêlés à des objets naturels ( cristaux, agates), à des " objets trouvés " recueillis pour leur valeur poétique, et à des créations d'artistes du mouvement surréaliste - qui avaient conçu cette manifestation - , des objets mathématiques " découverts par Max Ernst à l'Institut Henri Poincaré " . A défaut de reproduction de ces dernières pièces, la nature des recherches en topologie ouvertes par ce mathématicien autorise à supposer que certains de ces objets pouvaient être des formes géométriques bizarres, conduisant le regard qui les considère attentivement pour suivre de près le mouvement de leur genèse, à des expériences paradoxales où s'inverse de manière imprévue l'orientation de son parcours, où s'altèrent les relations habituelles du plein et du vide, de l'extérieur et de l'intérieur.

La rencontre avec de tels objets a été aussi un tournant décisif dans la démarche de Didier Montmasson ( né en 1962 à Annecy ) alors occupé comme il le dit lui-même " à imbriquer des cylindres et à emboîter des cubes, à traiter la nature par le cône et la sphère, à réfléchir sur le sens de la géométrie des mazzocchi dans les fresques de Paolo Uccello... " .

D'une manière plus créative que le simple emprunt des surréalistes, ces aventures de la géométrie le conduisirent à élaborer des sculptures à partir de surfaces de matériaux élastiques - la topologie étudie en effet la conservation de certaines propriétés par une forme apparemment métamorphosée en une autre par des opérations de torsion, d'étirement, de pliage - et à donner à ces objets idéaux une présence compatible avec la taille humaine.

En un certain sens, le travail de Didier Montmasson prend au pied de la lettre le fait que ces objets ont reçu dans la science qui les concerne le nom de corps: tandis que la théorie les traite comme des objets idéaux livrés à l'activité de l'esprit, il leur donne une présence sensible en les risquant dans notre espace commun et en leur faisant partager un peu de la fragilité des corps charnels.

La sculpture "minimaliste " des années soixante avait également fondé sur une mise en scène de structures géométriques une réflexion, une tentative de redéfinition de l'art par lui-même; mais l'évocation d'une oeuvre de Sol Lewitt que pourraient appeler les combinaisons de cubes réalisés avec des ballons transparents de Colonus n'en fait que mieux ressortir la spécificité de l'approche de Didier Montmasson. Alors que les formes de l'artiste américain constituaient une sorte de charpente rigide, d'une blancheur parfaite, posée sur le sol, celles de Colonus ont gardé toute la souplesse du latex et, gonflées d'air, sont en suspension à proximité du plafond; au fur et à mesure que la porosité du matériau laissera échapper l'air, la transparence fera place à la coloration rosée d'une peau en train de se friper ; enfin, l'agencement de ces " cubes " ne dissimule pas dans son abstraction les objets concrets qui les matérialisent sous l'aspect d'une substance presque vivante, tenant compte en outre des accidents de l'espace offert à sa prolifération.

Le dialogue que le travail de Montmasson a entretenu avec des recherches d'un haut niveau d'abstraction est donc bien loin d'avoir empreint son art d'un caractère d'austérité désincarnée puisque c'est à un clown musicien qu'il a confié lors du vernissage, cérémonie ordinairement consacrée à la glorification de l'artiste, la mise en forme de sa sculpture. On pourrait certes se contenter de mettre une telle délégation sur le compte d'un humour ou d'une " distance ", aussi efficaces pour rendre accessibles les enjeux d'une oeuvre insolite que salutaires à l'entretien des dispositions créatrices...

Mais l'exigence intellectuelle qui anime la démarche de Didier Montmasson ne rend pas moins possible de voir dans le rôle donné à ce clown un écho lointain de l'attitude d'esprit d'artistes qui, désireux d'inventer des formes en accord avec leur nouvelle expérience de la réalité, d'expérimenter des formules radicalement libératrices du poids des académismes régnants, voyaient dans les gens et le monde du cirque, en même temps qu'une identification non dénuée d'ambiguïté de leur statut social, l'idéal d'une plasticité absolue, " ... le lieu prédestiné où les formes et les couleurs se donnent la plus libre carrière, où les postures, les draperies, les mouvements peuvent varier à l'infini."

Paul Guérin

1.Gaétan Picon, Le Surréalisme, Ed. d'Art Albert Skira, Genève, 1983
2 .Il s'agit de couvre-chef en forme de bouée ronde dont la surface paraît " dallée " de rectangles noirs et blancs...
3. Didier Montmasson, Espace möbien - corps topologique (essai de sculpture anorganique), Thèse d'arts plastiques et sciences de l'art, 1996
4. Jean Starobinski, "Portrait de l'artiste en saltimbanque", Critique n°271, Ed de Minuit, 1969 et Ed. Skira, 1971
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