Patrick MEYER
prix de la Caisse d'Epargne d'Alsace,1994

Avec leur classement méthodique sous des rubriques telles que Petites Cérémonies, Allées, Bornes, Portes, Liens, Inventaire de formes et de matériaux, les travaux de Patrick Meyer ne se contentent pas de mener une exploration réfléchie de quelques fonctions de la sculpture ou encore de décliner divers aspects d'un style qui pourrait se caractériser, au premier abord, par une certaine prédilection pour la pierre, le métal et le bois.

A travers la variété et la multiplicité de son oeuvre, l'art de Patrick Meyer vise fondamentalement à construire dans l'espace -c'est-à-dire pour la main, le regard ou le déplacement du visiteur- les fragments d'une encyclopédie des formes et des lieux qui, curieusement, tire moins sa valeur d'une nomenclature exhaustive du réel que de la réalisation d'un désir de nature poétique à l'égard du langage : celui de découvrir ou, au moins, de rendre sensible une consubstantialité profonde, oubliée peut-être, entre la parole et le monde, entre les signes et les choses auxquelles ils se réfèrent.

Par leur configuration linéaire, accentuée par leur finition, leur blancheur naturelle ou, au contraire, noircies par le feu, les branches de tilleul -matérialisant les bornes, les portes, agencées en allées ou enclos- manifestent immédiatement une qualité graphique qui peut les assimiler aux caractères d'une écriture inconnue mais d'autant plus réelle qu'elle marque de son empreinte l'espace environnant et s'enracine d'un socle minéral au sol originel.

De même que la signification d'un vocable ne s'établit que par sa confrontation avec d'autres, les inventaires juxtaposent successivement plusieurs concrétisations de l'idée ou de la chose mentionnée dans leurs titres. L'homogénéité de cette présentation, au sein de chaque série comme d'une série à l'autre, donne à chaque groupe d'objets la consistance d'un mot dont chaque lettre aurait conservé, à sa pointe ou en son coeur, un trait de la chose désignée, la rouille de leurs longs jambages métalliques attestant, si besoin était, d'une ancienneté de son usage ! Mais, parce qu'elle relève de l'ordre plastique plutôt que scientifique, la dimension systématique de cette écriture accueille tout aussi bien l'aléatoire de telle rencontre d'objet suscitant la conception d'une pièce que la suggestion d'une pièce à venir par une déjà réalisée. Toute volonté anxieuse de quadriller le monde cède alors la place au désir, attentif et joueur à la fois, de sa juste ponctuation, pour retrouver peut-être dans la croissance quasi-arborescente de cette oeuvre, le temps édénique où les choses étaient les fruits des mots.

Paul Guérin
Février 1995
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