Monika M. MATRASZEK
Bourse du CEAAC 2004

Avant de relever d'un « formalisme du document » introduit par l'art conceptuel, l'aspect visuel relativement énigmatique des oeuvres de Monika Matraszek, répercute brutalement pour leur spectateur le dépaysement - et les procédés pour le surmonter - qu'a expérimentés cette artiste établie en Alsace depuis 1994 mais née en 1970 à Lodz, en Pologne. Si les éléments que réunissent ses installations appartiennent à la banalité de la vie quotidienne, il importe de garder à l'esprit que des adresses, des numéros de téléphones ou l'image précise d'un immeuble n'en sont pas moins d'une importance vitale pour tout un chacun mais bien plus encore pour qui doit séjourner dans une ville ou un pays qui lui sont étrangers.

L'opération d'ordre artistique effectuée par Monika Matraszek sur ces données de base consiste alors en un double geste d'accumulation et soustraction de telle sorte que leur utilité pratique cède la place à une interrogation sur la raison cachée de leur organisation et, par conséquent à la recherche d'anomalies, de différences significatives au sein de l'apparente et mystérieuse monotonie de ces recensements. Les titres donnés aux oeuvres répondent chaque fois à leur manière au retrait délibéré d'une information essentielle pour l'usage ordinaire de ces documents : les noms de personnes n'accompagnent pas les adresses et celui des lieux représentés n‘est pas joint aux différentes vues urbaines.

C'est avec une grande pertinence que le panoramique des adresses sans identités porte le titre d' Altérité . Cette installation rassemble le contenu des carnets d'adresses de personnes distribuées par ordre alphabétique sans toutefois que la distinction de celles-ci soit signalée dans la mise en forme du tableau. Si ce tableau est examiné avec la même attention au détail qui serait portée à une peinture, chacun pourra avoir la surprise d'y reconnaître, malgré un silence sur les noms qui n'est pas seulement de pure discrétion, l'une ou l'autre adresse qui lui « dit quelque chose » de familier et, au prix d'un peu de patience, entrevoir le procédé de l'artiste en repérant le retour à un autre emplacement de la même adresse. Mais la connaissance du procédé n'est nullement nécessaire pour faire l'expérience brute de la reconnaissance inopinée d'un élément personnel dans un donné initialement marqué d'une opacité égale à son évidente altérité. Dans un travail antérieur mais d'un propos assez voisin, Monika Matraszek avait demandé à des auditeurs germanophones de transcrire dans les termes de leur langue un texte qu'elle lisait en polonais et qui, de ce fait, échappait totalement à leur compréhension linguistique. Des effets de sens involontaires et propres à chacun des participants n'avaient pu manquer de surgir en égayant l'atmosphère conviviale de cette paradoxale expérience de malentendu organisé !

À tous les sens du mot, la communication – sa pratique et ses paradoxes – est au coeur du propos de Monika Matraszek. Si Liaisons chiffrées peut faire penser à la cryptographie en vigueur dans la diplomatie ou l'espionnage, les listes de numéros de téléphones rassemblés dans ces carnets anonymes rappellent que ce codage numérique totalement arbitraire des identités est devenu insensiblement « naturel » dans la réalité prosaïque des quotidiennes relations à distance. En demandant à huit personnes figurant dans son répertoire téléphonique (placé au centre des huit boîtiers) de recopier leur propre répertoire et de demander à leur tour à six autres personnes de leurs relations d'en faire de même, Monika Matraszek obtient, par les différences de nombre et de contenu des carnets ainsi disposés, une information – en vérité plus intime que toute indiscrétion nominale - sur la quantité et aussi la réciprocité des relations nouées par leurs rédacteurs avec leurs correspondants.

La mise au jour progressive par un regard attentif des singularités individuelles actives et résistantes sous une apparente uniformité d'ensemble fait toute la séduction visuelle de l'installation photographique intitulée : Enjoy yourself. De l'image lointaine d'un bloc d'habitations (exemplaire de la sollicitude des architectes de tous les pays à l'égard des gens de condition modeste) à celles, plus rapprochées, de détails de façades jusqu'aux cadrages serrés de quelques balcons projetés en diapositives, la prise de vue de Monika Matraszek s'est discrètement et chaleureusement approchée de son objet. Et elle a su ainsi mettre au jour la réjouissante et inventive diversité des petits univers personnels – relevant parfois d'un « art naïf de l'installation » - exposés à leur insu par les résidents au lieu même qui leur est dévolu pour jeter un œil hors de l'exiguïté de leurs domiciles !

Alors que par son propos et ses méthodes, la démarche de Monika Matraszek côtoie souvent les procédures d'investigation psychosociologique, son art s'écarte sans ambiguïté de toute intention théorisante ou inquisitrice. Il crée au contraire des oeuvres dans lesquelles l'insolite émerge de la banalité, conviant le regard et l'esprit à l'exercice d'une sagacité joueuse et, usant de l'anonymat pour approcher l'identité, la fait se découvrir dans ce qui lui est autre et en manifeste la singularité - irrépressible autant qu'inconnue à elle-même - dans le plus standardisé de ses identifications ou de ses conditionnements.

Paul Guérin

Liste des lauréats:





Lauréats