Laura MARTIN
Bourse de la Ville de Strasbourg

Élaborés dans le cadre des « recherches-projets » qu'elle mène en Alsace ou à l'étranger sur des situations mettant à l'épreuve les conditions du lien social, les textes, les photographies et les installations construites par Laura Martin (née en 1971 à Strasbourg) au fil de ses rencontres avec des personnes impliquées par l'objet de son étude, prennent des formes parfois proches de la publicité ou des jeux « interactifs ».

C'est le cas avec la vidéo documentant l'installation Peace Game , conçue sur le modèle d'un golf miniature – et, pour sa partie lumineuse, d'un « flipper » - et animée par l'intervention du public convié à pousser des balles dans des trous, un peu à la manière dont les stratèges du XIX° siècle mettaient au point leur plan de combat en déplaçant des symboles de leurs troupes sur les war games , des maquettes en trois dimensions et à grande échelle des futurs champs de batailles.

Un tel renversement - hautement significatif et efficace - d'un élément préexistant se retrouve dans la bannière Say no to dowry , dans laquelle Laura Martin critique les excès parfois criminels provoqués dans la pratique indienne de la dot par le développement récent du consumérisme. Dans un format d'affiche publicitaire aux couleurs vives et agrémentée d'une présence féminine entourée des objets-fétiches des « classes montantes », ces bannières, facilement déplaçables sur le site d'une manifestation, d'une prise de parole, tirent leur force d'interpellation de la contradiction qu'elles apportent à ce dont elles empruntent exactement la forme et la rhétorique visuelle.

Mieux qu'un art que l'on aurait au siècle dernier qualifié d' « engagé » au service de justes causes, l'art de Laura Martin repose sur un engagement personnel, permis par la pratique contemporaine de la performance. Pendant la guerre de Bosnie, elle avait réalisé un spectacle chorégraphique, « The Great Killing / La grande tuerie » dans lequel elle déchirait une robe de mariée dont elle s'était revêtue, transposant sur l'habit emblématique des unions de familles les déchirements sanglants qui affectaient alors - parfois au sein de la même famille - ce qui fut la Yougoslavie. En extrayant le triptyque intitulé : Mariées de Sarajevo , d'un tournage vidéo de cette performance, Laura Martin fige certes ses mouvements, ses gestes dans ces images photographiques mais leur format et leur mise en scène dépassent leur valeur de document par la signification esthétique des poses corporelles et des drapés, évocateurs de procédés fréquents dans la peinture et de la sculpture des églises de l'âge baroque.

Si l'on se souvient de ce que l'expansion de l'esthétique baroque doit à l'importance attribuée à l'image et au visible dans les conflits religieux qui ensanglantèrent déjà l'Europe des XVI° et XVII° siècles, l'on ne peut que saluer la pertinence de ces images au regard du contexte dramatique récent qui les a suscitées. Grande fut d'ailleurs la surprise de Laura Martin lorsqu'elle apprit incidemment – après la réalisation de cette œuvre – que lors des mariages célébrés durant – et malgré - la guerre de Yougoslavie, certaines jeunes mariées avaient aussi eu l'idée de ce même geste symbolique consistant à couper une partie de leur robe pour marquer ce moment de bonheur intime d'un signe rappelant le malheur environnant.

Ce même habit – naturellement symbolique d'un désir ou d'une possibilité de relations humaines heureuses – se retrouve dans After September 11th, self-portrait, Long Island porté par une femme, au visage caché sous sa chevelure fouettée par le vent, debout sur la passerelle d'un bateau en vue des rives du Nouveau Monde. Dans l'actualité de son tirage en couleur, cette photographie semble s'inscrire dans la lignée de celles, en noir et blanc, faites naguère d'immigrants chassés vers l'Amérique par la guerre ou la misère. Mais l'événement évoqué par son titre scelle la fin récente du rêve d'un pays qui se croyait un refuge à l'abri de toute menace extérieure et cette photographie a ainsi la justesse de laisser entière la question – très actuelle dans l'incertitude de l'Histoire – de savoir s'il s'agit de l'arrivée ou du départ d'un voyage…

Ce sont ces coïncidences factuelles ou ces correspondances esthétiques profondes qui distinguent le travail de Laura Martin d'un témoignage documentaire ou d'une simple communication à visée politico-sociale. En deçà de telles finalités, ces oeuvres existent d'abord par la discrète complexité de leurs formes, de leurs significations et la réalité de l'engagement physique concret de l'artiste comme de celle des divers participants qu'elle parvient à réunir autour d'elle pour leur création ou leur fonctionnement.

Les liens noués et les moyens mobilisés pour la réalisation et la mise en place d'un projet comme Têtes d'affiche , dans un quartier périphérique de Strasbourg, participent donc tout autant que la subtile composition de ces images de ce qui fait l'originalité de la démarche de Laura Martin dont l'art attentif à la singularité des visages et des mots révèle ainsi sa remarquable efficacité à donner une très forte visibilité publique à l'universalité des aspirations individuelles au bonheur et à la solidarité.

P.G.
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