| |
![]() |
François
MARTIN prix de la Région Alsace,1998
Bien que François Martin ait toujours précisément daté
l'ensemble de ses oeuvres, l'évolution sur une trentaine d'années
de son travail a été fort curieusement peu prise en compte dans
les nombreux, attentifs et pertinents textes que celui-ci n'a jamais manqué
de susciter. Un rapide retour en arrière pourrait-il expliquer la raison
d'un si étrange "oubli" ?Les panneaux de bois des "Cubes-nature" et les toiles de drap des "Lits défaits" ménageaient un jeu subtil entre une impression de volume, de profondeur produite par la découpe des supports, le dessin des formes et une action délibérée sur la surface picturale animée déjà par des traces, des signes de couleur, la présence d'objets familiers et l'inscription de leurs noms affirmant cependant sans ambiguïté le choix de la Figuration. Immédiatement ensuite, des projets d'esprit "conceptuel" tels que "Relevés de sol" et surtout "Installation d'herbage", ce dernier impliquant non seulement des lieux urbains mais encore la participation d'amis de l'artiste, révélaient dès 1975 le goût que manifestera Martin d'accueillir dans son travail l'imprévisible rencontré au cours des trajets de la vie quotidienne, des voyages, d'y nouer un dialogue généreux et exigeant avec des écrivains, des philosophes, des gens de théâtre. Si toutes ces pièces appartenaient de fait à des "séries" développant en des oeuvres assez autonomes un propos orienté, me semble-t-il, vers la question de l'espace - réel ou fictif -, le principe sériel basé sur des répétitions-variations de quelques motifs choisis va désormais jouer un rôle fondamental à tous les niveaux du travail de François Martin : dans la conception et l'accrochage de ses expositions comme dans la structuration interne de ses oeuvres, dévoilant aussi l'importance singulière du temps dans sa démarche créatrice. Sous
un titre donné par Jean-Luc Nancy, "Poncifs" juxtaposait, dès
1977, 312 dessins d'une vingtaine d'objets quotidiens réalisés
en quatre jours. Le papier, dans toutes ses qualités et provenances possibles,
sera donc le support quasi-exclusif car il se prête aux opérations
de montage, de découpage et surtout offre une disponibilité aisée,
permanente à une invention plastique qui semble s'être donné
pour règle d'être ininterrompue, d'enregistrer jusqu'à l'épuisement
toutes les impulsions de la main et de l'esprit.Il est en effet significatif qu'une expérimentation ludique et aventureuse de toutes les techniques de la peinture et du dessin aille de pair avec une invention de titres, évocateurs de micro-récits pleins d'humour, dont la qualité poétique, distante de tout "pathos" lyrique ou expressionniste, provient de la sensibilité de Martin à ce que les hasards de la vie et des langues permettent des jeux avec les mots comme avec les formes. Chacune de ces séries qui articulent le travail de Martin constitue une espèce de narration plastique déployant l'invention de son langage personnel au fil du temps des variations sur un thème et Philippe Lacoue-Labarthe y a justement relevé une analogie avec le jazz. Dans le cours de l'improvisation, le "thème" sous-jacent peut être travaillé jusqu'à devenir indiscernable si le musicien s'aventure jusqu'aux limites où l'instrument découvre un univers inouï et en même temps revient au chant d'une voix. De même chez François Martin - et ce sera une réponse à notre question liminaire - la vision de ses séries d'oeuvres aux titres imprévus s'impose à nous avec une évidence à la fois reconnaissable et chaque fois singulière, l'évolution constante de son oeuvre s'oubliant dès lors que la maîtrise acquise au fil des années plutôt que d'exhiber ses acquits choisit de revenir, au risque d'une fragilité essentielle, au point natif où vibrent encore mêlés les fils de l'écriture et les lignes de la figure, les flux de la peinture et les tracés du dessin. Paul GUERIN Mars 1999 |
|
|
|