Odile LIGER,

Installée à Strasbourg depuis 1992 après des études à Nîmes auprès d’artistes proches du groupe Support / Surface, Odile LIGER ( née en 1960 à Nîmes ) a, d’un certain point de vue, donné un développement personnel à ce qu’elle avait pu retenir de cette esthétique non-figurative en l’exposant d’une part aux gestes propres à la technique de la gravure et, d’autre part, en renouant avec ses débuts dans l’art du paysage, avec ses interprétations du Port du Rhin et de la côte de la Mer du Nord.


Les deux gravures intitulées Éclaircies révèlent le ressort que l’art d’Odile Liger trouve simultanément dans le geste - dans des mouvements de la main qui lui viennent du plus intime d’elle-même - et dans l’expérimentation matérielle, dans l’action de l’acide et de divers médiums sur la plaque de zinc. La pratique de la gravure a ceci de particulier qu’une certaine part de surprise accompagne toujours pour l’artiste la vue de l’épreuve une fois tirée. On serait même tenté d’avancer l’hypothèse que la découverte d’un tirage met à l’épreuve sa faculté à y discerner quelque chose d’inattendu qui pourra – fût-ce sous une autre forme – revenir ultérieurement et constituer ainsi un élément de son langage plastique. Et pour le spectateur, la confrontation à cette effervescence graphique - qui ne s’énonce que par l’allusion à une venue de lumière - constitue aussi une manière d’épreuve. Ces deux pièces, assez différentes l’une de l’autre, forment un seuil, fixent un « degré zéro » à partir duquel les compositions plus distinctement articulées des dessins et des peintures prendront, sous des modes divers, une lisibilité plus « accueillante » à l’évocation d’un monde, plus ouverte à une empathie avec l’imprévu de sa transcription subjective…


Sous le titre de Memory, la série de dessins garde les traces de la gestualité pratiquée dans la gravure, mais ici les impulsions de la main, au lieu de se mêler et de se superposer dans une densité obscure, se répètent et s’espacent à la manière d’une ondulation rythmée qui viendrait en surface du papier. Et le jeu de la couleur les dispose dans un espace aéré où vient librement flotter, sous la forme d’une mâchoire, d’une plante, d’une colonne grecque « abrégée », le souvenir dessiné du monde extérieur.


Ce retour d’une réalité commune s’accomplit sur tout le champ du tableau dans les oeuvres faites par Odile Liger lors d’un séjour sur les bords de la mer du Nord. Certes, c’est bien en vain que l’on chercherait un détail géographique précis dans ces petites peintures sur bois. Si le choix d’un tel support n’est peut-être pas sans rappeler, sous un mode plus doux mais décisif au niveau du rendu, le travail des plaques de la gravure, la couleur s’y déploie avec la même autonomie qu’avait précédemment le geste, ici déterminé dans son mouvement par le spectacle de l’immense étendue vide, céleste et marine, que partage l’horizon.


Deux modalités de « réalisme » s’exercent dans ces oeuvres : la composition horizontale et le mouvement de la touche s’accordent aux données spatiales d’un visible largement ouvert tandis que les harmonies de la couleur rendent un écho subjectif, peut-être enrichi d’une mémoire picturale, des profondeurs mouvantes de l’eau et de l’atmosphère.


La composition et la couleur travaillée dans divers effets de matières seront au fondement du langage plastique d’Odile Liger dans son dialogue avec le spectacle changeant de la zone du Port du Rhin. La structuration de ces tableaux, à base de larges bandes et de « champs de couleur » orthogonaux, les distingue nettement par sa régularité des autres pièces de cette exposition. Même si les rares tracés souples de certaines lignes peuvent rappeler des reliefs lointains et la continuité des bandes, peintes au rouleau ou par une large brosse, faire allusion au cours du fleuve tout proche et à la configuration des bassins, la complexité de ces peintures n’est en rien celle d’un plan ou d’un panorama.

Tout en étant ainsi induites par des détails ou des instants du monde extérieur, les variations de matière et de texture, les modulations de touche et de luminosité dans les « champs de couleur » sont bien davantage des réponses de la sensibilité de l’artiste à ce qu’elle voit que des reproductions de l’image du réel. Ces carrés et ces rectangles - dont certains pourraient même avoir l’autonomie des petits tableaux de la Mer du Nord – sont repris dans une construction d’ensemble qui en fait tout à la fois des moments d’une expérience aiguë du visible par l’artiste et de moments d’un parcours du tableau par le spectateur, entraîné selon les termes d’Odile Liger dans un « va-et-vient entre ce qui est de l’ordre de l’illusion d’un espace et la présence physique des matériaux sur une surface plane. »

Accueillant dans ses toiles les réminiscences et les impressions de couleurs, de lumières, de mobilité venues de l’extérieur, elle articule dans ses tableaux des différenciations de touches, des contrastes linéaires de souplesse et de rigidité, des harmonies colorées, des effets de transparences et d’opacités telles que la peinture semble disposer ses évènements tout autant dans une profondeur simultanée que dans une durée rythmée.

Et c’est selon cette temporalité du regard, déployée par une complexité de décisions plastiques continûment enrichie des aventures de la gravure et du dessin, que se laisse entrevoir l’originalité de la démarche d’Odile Liger pour laquelle les acquis de l’Abstraction, loin de constituer une alternative ou un dépassement de la Figuration, donnent à son ouverture au monde des moyens toujours renouvelés de s’inventer selon la circonstance et dans le fil d’une évolution personnelle, la possibilité et l’autonomie d’un langage.

Paul Guérin
Liste des lauréats:





Lauréats