Florence LEHMANN
Prix de la Région Alsace


Les créations de Florence Lehmann (née en 1964 à Brumath et membre fondateur de l'association Corpus) instaurent avec le corps des rapports singuliers qui bien souvent ne laissent pas deviner au premier regard – comme c'est le cas avec le bijou traditionnel – à quel endroit et de quelle manière elles sont destinées à être portées.

La mise en scène de leur exposition, parfois révélatrice de leur structure - comme il en va avec L'arche de Noé , constituée de deux parties symétriques en résine stratifiée, réunies par une bande de latex revêtue de l'inscription de versets bibliques – manifeste même une invention formelle qui en fait de petites sculptures s'adressant tout autant au toucher qu'au regard de leur spectateur.

Cette invitation à les regarder , à les toucher pour entrevoir comment les porter est, dans son incertitude initiale, la juste réponse à la proposition suggérée par le titre de l'une des pièces : écouter-voir-sentir-transmettre . En alternant sur ses faces les décalques d'un œil, d'une bouche, d'une oreille et d'un nez, cet objet désigne l'activité globale du corps qui pourra ensuite s'en orner la poitrine comme d'un pendentif.

Lorsqu'on les examine ainsi de plus près, ces bijoux dévoilent non seulement à leur surface mais aussi dans leur tranche, dans leur contour, la récurrence d'images du corps dont le dessin en creux déterminera tout à la fois le volume de ces objets, leur puissance d'évocation et la modalité de leur port. La valse est un objet exemplairement fait de deux profils de visages se faisant face : la matière de l'objet devient à la fois concrètement et symboliquement l'espace de leur distance et de leur rencontre, peut-être le mémorial figé dans la résine du moment amoureux où fut échangé ce cadeau dont la forme remplira parfaitement la main refermée sur lui comme sur un secret partagé mais qui pour l'heure oscille à la manière d'un culbuto effleuré par un doigt curieux…

Ces tracés en creux du contour d'une tête se retrouvent dans la série de colliers intitulée Naissances , non seulement comme « signature » stylistique de Florence Lehmann mais aussi comme individualisation de son destinataire puisque la conception de ces objets implique qu'ils soient réalisés d'après l'empreinte exacte du crâne de celle qui en ornera son cou. Et le désir d'une relation étroite entre la conception formelle du bijou et la conception charnelle des corps s'accomplit avec une rare poésie dans la Chaîne de vie dont les anneaux en fil d'argent unissent les têtes de quatre générations successives de femmes d'une même famille.

Cette intimité profonde ainsi discrètement exhibée constitue la dimension symbolique caractéristique de la démarche de Florence Lehmann. L'artisanat raffiné de son travail a choisi de faire un usage mesuré des métaux précieux : l'or ou l'argent sont utilisés pour leur ductilité à la forme projetée et non, comme dans l'orfèvrerie traditionnelle, pour inscrire en quelque partie du corps un point de brillance, d'éblouissement. Au lieu d'un scintillement de lumière, c'est plutôt une oscillation de l'œil et de l'esprit entre l'étrangeté de leur aspect et la saisie de leurs allusions qui s'engendre, découvrant alors silencieusement, à même le corps, une sorte d 'éclat du sens. P.G .

crédit photographique :Jean-Louis Hess

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