Ilana Isehayek
prix du CEAAC, 1993

Au Québec, où elle engagea autour des années 80 sa prometteuse carrière, on appelait Ilana "la magicienne".
Une décennie plus tard, à Strasbourg où elle a posé ses bagages depuis 1989, Ilana continue d'émerveiller un public tout neuf, à travers son art fait d'autres alchimies, mais toujours sensible, intelligent, généreux : à l'image de l'artiste.
Si le travail de la peinture et du bois semble se poser en constante, sous la forme de tableaux/objets fonctionnant en couples, ou parfois en séries, le traitement des pièces s'attache à mettre en relief un vécu fictif de l'objet.

Artificiellement vieilli par dépolissage, décoloration, oxydation et toutes sortes d'autres opérations dont l'artiste a le secret, l'objet tire sa poésie de l'histoire qu'il donne à lire, comme les visages marqués des ancêtres racontent une vie, comme cette vieille Europe aux vestiges antiques, aux murs lézardés,- que découvre en 1987 avec émotion une artiste familière de l'architecture aseptisée du nouveau monde - dit son passé tourmenté.

Symbolique du voyage dans le temps et dans l'espace, le bateau est un élément récurrent du travail d'Ilana Isehayek, apparu lors de l'exposition strasbourgeoise Carnets de voyages en 1991. Il s'agit alors de véritables embarcations en bois, de grande échelle, charpentées de toute pièce par l'artiste, occasionnellement recouvertes de zinc et mises en situation dans un espace peint aux tons délavés, rouille et bleus passés. Griffée dans le bois du support, une ligne courbe créé le lien entre les éléments, sorte de fil conducteur de l'histoire, chemin tracé dans l'immensité de la toile/océan ou constellation.

Déjà perceptible dans les derniers travaux de 91, une rupture entre le tableau-support et l'élément sculptural, doublée d'une sobriété de plus en plus évidente de la forme qui se libère de l'anecdote, se fait jour dans les pièces récentes.

Avec un certain humour l'objet sort de son cadre, qu'il présente à côté de lui, horizontalement, ou il prend sa totale autonomie comme les étonnantes toupies à l'échelle humaine, grandes dames élégantes oscillant sur leurs jambes graciles, que l'exposition de l'Abreuvoir donnait à voir en 1994.
De l'impressionnant format des anciens "murals" on passe aussi au petit objet, plus volontiers présenté en séries non répétitives de boules, torsades ou fruits étranges.
Certes la mer est là, plus diffuse, juste esquissée par la minuscule pointe en plomb d'une hypothétique proue de bateau ou le découpage en fuseaux des supports, s'affiliant aux cartes anciennes des navigateurs.
Mais il subsiste surtout un nouvel objet, plus proche de nous, un peu comme un jouet élimé ressuscité de notre enfance.

La magie d'Ilana n'est pas dans l'alchimie, dans le seul "savoir-faire", ou plutôt les savoir-faire puisque l'artiste est tout à la fois peintre, sculpteur, designer ; elle réside plus subtilement dans une capacité de provoquer la résurgence matérielle d'objets qui existeraient dans une espèce de mémoire collective et dont on reconnaîtrait intuitivement la force, l'impact.
Dans son attention ténue aux êtres et aux choses, Ilana aurait-elle trouvé le fil qui la conduit à chacun et à tous, à chaque étage de son long voyage ?

Evelyne SCHMITT
Février 1995
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