Kristian INGOLD
prix de la Ville de Mulhouse,1993

Si Kristian Ingold ne se soucie guère de cultiver d'une oeuvre à l'autre les traits d'un style aisément reconnaissable, c'est parce qu'il lui importe avant tout d'entretenir à l'égard de l'art la même liberté que celle à laquelle il tient dans sa vie, quel qu'en soit le prix à payer en termes de sécurité matérielle ou esthétique. Ses travaux de plasticien, utilisant en fonction de leur nécessité profonde la mécanique, la photographie, le travail du métal, l'objet trouvé, le mot, la lettre, le son ou la lumière ne sont pas, dans leur esprit, sans lien avec ses autres activités et, plus particulièrement, avec les textes qu'il publie dans IN VIVO.

Comme ses textes, ses oeuvres se fondent sur une expérience sensuelle de la vie telle qu'elle est aujourd'hui, traduisent une confrontation tantôt ironique, tantôt plus douloureuse avec sa dureté, avec l'extériorité foncière qu'elle oppose à la chair, au désir et c'est peut-être d'une sourde relation entre l'humain et l'inhumain que jaillit l'énergie expressive des dispositifs de Kristian Ingold.

Une pièce intitulée Around the wheel présente le cadavre d'un petit animal momifié découvert par hasard reployé dans une position quasi foetale dont la courbe épouse la forme du plateau rotatif sur lequel il est posé. On ne saurait dire si l'animal tourne alors affolé sur lui même ou s'il est exposé à des lampes rouges, abritées au creux de pyramides de métal qui font cercle autour de ce supplice ou de cette danse post mortem. Une boîte vitrée contenant un biberon est connectée à l'ensemble, comme un système d'alimentation dérisoire ou un équipement de secours inutilisé.

Ce dispositif expose l'oeil à l'épreuve d'une énigme ou d'un théâtre cruel dans lequel l'identification oscille du corps abandonné à la fixité des lampes et à la froideur acérée du métal.

De tels rapprochements d'objets -trouvés, modifiés ou fabriqués- présentés quelquefois "in vitro", de telles compositions de matières mettant en jeu aussi bien leurs valeurs symboliques qu'un silencieux pouvoir d'attraction ou de répulsion peuvent, dans une certaine mesure, caractériser l'art de Kristian Ingold. Sur un ton parfois confidentiel ou, au contraire, se déployant impérieusement dans l'espace, ces sortes de poèmes-objets éveillent dans leur spectateur une troublante sensation de proximité abolissant la distance souvent ludique que semblaient entretenir ces jeux de choses avec le corps ou les drames humains.

Paul Guérin
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