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Jacques HEBINGER Prix de la ville de Mulhouse et du Conseil Général du Haut-Rhin, 2001
Une petite photographie en couleur, étroitement cadrée, de la tête en partie masquée par l'avant-bras d'un enfant allongé sur une dune, et visuellement rythmée par une rapide réduction de la netteté entre le premier plan et le "fond", pourrait être emblématique de la méditation que Jacques Hebinger porte depuis les années soixante-dix sur la poétique propre de la photographie, plus particulièrement lorsqu'elle en vient, comme le fit la peinture ancienne inspirée par la mythologie grecque ou les Ecritures, à rendre visible le mystère du corps: de sa création, de son incarnation ou de sa passion.Les corps de Jacques Hebinger, quand ils ne sont pas juxtaposés à des images de sculptures gothiques, sont très souvent découverts dans des situations originelles: étendus, pas encore éveillés à la vie, sur le sable désert ou surgissant, dressés dans leur nudité comme la Vénus naissante de Botticelli, à la lisière de l'eau et de la terre. Rendue plus consistante que dans son état mousseux par l'effet du temps de pose, l'écume semble confirmer par des ailes d'ange la beauté d'un visage. Dans un autre cliché, un net partage d'ombre et de lumière sur les jambes du personnage se trace dans l'exacte continuité de la lointaine ligne d'horizon, comme si ce corps conservait en lui la mémoire de la séparation des eaux et du ciel. Et lorsque, cette fois sur un fond vide, ce même personnage se ploie légèrement, la tête à l'ombre de ses bras croisés, les subtiles gradations de la netteté creusent délicatement un espace à la surface d'une image dont ce corps ne constitue plus dès lors le motif mais bien plutôt l'incarnation sensible, presque tangible, pour un regard photographique également tendu entre désir de proximité et distance respectueuse, émerveillée, devant la grâce de la Chair. La silencieuse et personnelle théologie de l'image que suggère l'oeuvre de Jacques Hebinger s'explicite davantage dans la transposition qu'il fit en deux étapes de la Création d'Adam de Michel-Ange. Un premier Polaroïd de 1972 avait conservé de cette peinture l'attitude du personnage mais remplacé le ciel par un rideau et la dureté du rocher par les plis d'une étoffe rouge; son retraitement numérique en 1999, y ajouta ou renforça quelques couleurs mais surtout substitua au bras divin touchant la main d'Adam, un simple plan oblique, à la surface moirée de violacé, de bleu et de noir, vide de tout reflet mais animé d'une lumière intérieure. On ne saurait mieux suggérer que par l'énigmatique présence de cet élément l'idéal chez Jacques Hebinger d'une image dépassant toute fonction de reflet du visible pour se vouer non seulement à penser mais aussi à créer ce qu'elle montre. Et ce n'est peut-être pas sans répondre à une obscure nécessité que la haute exigence de son art photographique l'a conduit à un travail sur des " scènes de rue " dans des pays musulmans, longtemps réticents pour des raisons religieuses à la représentation du vivant. Certes, ses photographies excellent à saisir les échelonnements de plans constitués par ces architectures modestes mais proliférantes, le dessin des ombres sur les murs et le sol des rues, la sculpture de la lumière par les angles et les renfoncements des façades à tel point que la structure de l'image semble tendre par sa richesse ( notamment dans une vue des toits d'une médina) vers la complexité d'un travail de marqueterie affranchie de toutes symétries décoratives ou perspectives en trompe-l'oeil. Mais en qualifiant lui-même cette articulation de l'espace de " scénographie ", Jacques Hebinger réaffirme l'importance essentielle qu'il donne aux présences humaines, qu'elles se rapprochent pour former spontanément des groupes évoquant par exemple une scène de Nativité ou, plus simplement, que celles-ci se répartissent dans l'image pour y réunifier, par leur vie nombreuse, ce que la multiplicité des plans avait disjoint. Si le noir et blanc convient à ces diverses approches de la présence humaine, sa hantise n'en est pas moins perceptible dans un tirage couleur d'une terrasse déserte un matin au Cap Ferret. Cette image, dont le lointain est un fond ( de ciel et d'eau) assez clair, est comme " saturée " par un enchevêtrement de lignes verticales, obliques, horizontales portées par des piliers de bâtiment, des mâts de bateaux, des coques, des murets, des sièges et par l'agencement irrégulier des façades. La présence humaine y est directement suggérée par des vêtements étendus à sécher, à plat sur un fil, et plus indirectement, comme en une sorte de métaphore poétique, par un palmier dont le tronc occupe le centre du cliché - comme le faisaient les grands nus - et dont les branches dispensent sur tout l'espace une ombre rendant sensible une dispersion de taches vives de rouge et de jaune qui dramatisent légèrement la paix de cette image , et rappellent dans la photographie de Jacques Hebinger, la présence du peintre qu'il fut aux débuts de sa vie artistique. Paul Guérin |
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