Cédric GENEY
Bourse de la ville de Strasbourg, 2001

“Je travaille toujours à la limite : de l’Art, du bon goût, de l’anecdote, de la maîtrise, de la facilité, de la provocation, de la pertinence, du plagiat”.
Cédric Geney.







Au premier abord, le travail de Cédric GENEY ( né en 1974 à Nancy ) pourrait se laisser percevoir comme une imagerie ironique prenant pour motifs des figures marquantes d'artistes ou de critiques contemporains, et pour objet un certain type de discours tenu sur l'art de la fin du XX ème siècle. Il serait alors tentant, soit de l'apprécier en souriant avec lui du caractère alambiqué des textes mis dans la bouche des personnages figurés, soit de le rejeter au nom d'un idéal pictural qui se contenterait finalement de répéter, cette fois sur un ton indigné, le titre donné par l'artiste à une série de peintures: Portraits ratés des artistes du mois... Dans l'un et l'autre cas, l'appréciation favorable ou défavorable de ces oeuvres ne serait en fait rien d'autre qu'une simple répétition d'une partie de leur contenu, et tomberait ainsi naïvement dans le piège tendu par une peinture procédant d'un jeu subtil entre texte et image.

En effet, les portraits des personnalités représentées n'ont nullement le caractère d'une caricature qui altérerait agressivement les traits de tel ou tel visage: un certain excès de matière, sensible dans la touche et les coulées de peinture affiche une prise de distance plastique - et non morale - à l'égard des clichés de presse qui, utilisés comme point de départ de ces oeuvres, sont devenus aujourd'hui des vecteurs indispensables à la notoriété dans la circulation actuelle de l'art.

La reprise picturale de ce matériau photographique évite tout autant la fidélité et la monumentalité de l'hyperréalisme que l'expressivité du néo-fauvisme car le but que poursuit Cedric Geney n'est pas une " restauration " de la peinture, thème périodiquement remis à l'ordre du jour dans la presse artistique. La facture désinvolte - du moins en apparence - de ces images est en effet sous-jacente à l'inscription colorée et parfaitement lisible de leur titre sur une large part de leur surface, comme si, au delà de ce trop ostensible aveu de modestie sur sa qualité, l'enjeu - parfaitement atteint - de cette peinture était son activité même: en l'occurrence, sa capacité de mettre en évidence par les signes d'une exécution hâtive, prétendument " ratée ", la promotion et la rotation - elles aussi rapides - des " figures de l'art d'aujourd'hui ".

Sans remonter à d'illustres précédents tels que L'enseigne de Gersaint de Watteau ou L'atelier de Courbet, des groupes de personnages typiques du monde de l'art: artistes, marchands, critiques, amateurs ont souvent été représentés dans des tableaux mais le choix de tels motifs n'avait guère d'incidence sur le style pictural développé par l'artiste d'oeuvre en oeuvre, quels qu'en fussent les sujets. Dans le cas de Cédric Geney, la structure de ses tableaux est au contraire totalement déterminée par le constat qu'il porte et les questions qu'il se pose sur la situation de l'art: les citations de discours sophistiqués inspirés par l'art d'avant-garde se superposent comme une ironique " grille de lecture ", comme une parole picturalement incorporée aux scènes de vie quotidienne que ses images représentent sans souci d'innovation formelle.

Cette confrontation des textes aux images ne revêt pas la tonalité polémique des montages situationnistes qui, dans un esprit à la fois critique et ludique, mettaient dans des " bulles " de bandes dessinées des propos philosophiques: ici, l'effort intellectuel laborieusement déployé au fil de ces longues phrases, loin d'entretenir un dialogue entre les personnages, se relâche brutalement dans le doute, l'hésitation, le désaveu, ou le désintérêt des protagonistes de ce bavardage, à la manière dont la couleur dégouline sous les contours des objets et des figures...

L'énergie qui se dégage des oeuvres de Cédric Geney n'a donc pas le caractère d'une affirmation d'ordre formel ou idéologique: elle se manifeste au contraire par sa capacité de faire tenir ensemble dans la consistance d'un tableau - mais aussi dans celle d'installations réelles ou virtuelles, dans des photomontages... - des éléments à la fois fragiles et contradictoires: des stéréotypes dont la faible prise sur le réel n'en est pas moins compensée par leur omniprésence dans les esprits ou à la surface des choses ; des questions irrésolues mais relancées et déplacées du domaine de l'art à celui de la vie quotidienne.

Cédric Geney conçoit son travail " toujours à la limite: de l'Art, du bon goût, de l'anecdote, de la maîtrise, de la facilité, de la provocation, de la pertinence, du plagiat. " Ces termes s'appliqueraient tout aussi bien pour décrire plus généralement la situation de nombreuses oeuvres actuelles par rapport au monde où elles tentent de prendre place. Rien d'étonnant dès lors si l'humour est consubstantiel à une démarche qui assume la position paradoxale d'un détachement pleinement engagé dans la quotidienneté de l'art, aujourd'hui , c'est-à-dire en une époque où une temporalité créatrice discrète mais "héroïque" car ponctuée de temps en temps par l'exploit de quelques chefs-d'oeuvre - célébrés ou méconnus - tend à faire place à une gestion quotidienne, " professionnelle ", d'un agenda d'évènements culturels et de relations publiques, désormais indispensables à la promotion sociale d'une production plastique qui se développe en s'interrogeant avec constance et lucidité tant sur son propre statut artistique que sur celui de l'Art aujourd'hui.

Paul Guérin
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