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Pierre FILLIQUET, Bourse du Conseil général du bas-Rhin Mesurer l’impact des images spatiales sur l’imaginaire collectif est une opération délicate ; Pierre Filliquet part de l’hypothèse que cet impact est considérable. Son travail photographique actuel a le mérite de s’attacher à cette question et d’en sonder de manière frontale et méthodique les enjeux essentiels. Ses photographies de plein air semblent, par exemple, correspondre en tous points aux archétypes du paysage. Leur indétermination apparente (et bien évidemment volontaire) suggère à première vue des promenades imaginaires dans la nature, avec des espaces illimités et des cieux immenses. Pour leur auteur, un lieu n’est pas un tableau noir sur lequel on écrit puis on efface des chiffres, des figures ou des lettres ; le tableau est indifférent aux indications qu’il reçoit. Un lieu, au contraire, a reçu l’empreinte d’un groupe. En ce sens, le paysage est avant tout le fruit de projets et de rêves collectifs ; il correspond à la manière dont le groupe l’a pensé, l’a ressenti, et ceci au plus près de la réalité. C’est, pour une collectivité, une question existentielle. Il suffit d’ailleurs de mesurer combien les habitudes locales résistent aux forces qui tendent à les transformer pour s’apercevoir à quel point la mémoire collective prend appui sur des images spatiales. Or celles-ci ont été imaginées, conçues, élaborées et transcrites à travers le filtre de la société des peintres, des poètes et, plus proches de nous, des photographes. Et c’est bien à travers ce filtre qu’inconsciemment nous voyons le monde. Nous ne le voyons pas tel qu’il est là, mais à travers le regard de ceux-là. L’image du paysage est construite par des personnes qui s’efforcent seulement d’en reproduire l’image qu’ils s’en font. Lorsque Pierre Filliquet s’immerge dans les lieux qu’il photographie, il ne cherche pas juste à célébrer ce que Pierre Nora a pu analyser sous le terme de lieux de mémoire, en ce qu’ils constituent l’ancrage géographique d’événements remarquables. L’artiste étend au contraire sa recherche à l’espace dans sa généralité, dans son caractère commun, en soulignant que les lieux apparemment les plus banals, les moins pittoresques justement sont des lieux historiques par excellence, et au moins autant que certains lieux d’exception ; à cause de leur banalité, précisément, ils se révèlent comme des indices sûrs, irréfutables même. Ils sont les marqueurs d’un inconscient humain, individuel et collectif. Que ce soient, comme ici, les photographies de plein air, ou celles prises dans les anciennes salles d’anatomie (de sinistre mémoire) de la Faculté de Strasbourg, ou encore la commande qui lui a été faite pour suivre l’évolution des phases du chantier de la Grande extension de la Cour de justice des Communautés européennes à Luxembourg, créée par l’architecte Dominique Perrault, la recherche est identique, tout comme les modalités d’approche. Le choix des espaces photographiés se voulant le plus neutre possible, cela oblige l’artiste à réaliser un fastidieux travail d’arpentage, de repérage et d’attente des conditions optimales (de luminosité notamment). Chaque lieu dictant ses impératifs spécifiques, l’artiste compare quelques fois la durée qu’exige la prise d’une seule vue à celle qu’il mettait lorsqu’il dessinait, de manière hallucinante de réalité, ses crânes humains qui lui prenaient aussi des journées entières. C’est effectivement la même rigueur, la même méticulosité dans les détails et dans la vision globale qui se manifeste ici ; mais en toute discrétion. Ce qu’il traque avec persévérance dans la série des paysages, c’est cette impression de vacuité absolue, cette désertification radicale. Le constat froid des effets d’une politique de rentabilité, cette qui déboucha notamment sur le remembrement qui a eu pour effet d’éliminer aujourd’hui toutes marques humaines, toute présence de vie. Le paysan est devenu agriculteur puis exploitant agricole ; et la campagne, exploitation. Sa sensibilité au paysage a été confortée lors d’un voyage au Japon où il a eu connaissance de la pensée de Nishida Kitarô et du concept de Basho (lieu) qui envisage la fusion de l’être dans le lieu où il se trouve. «Le lieu nous habite autant que nous l’habitons». En outre, l’espace qui nous touche par notre perception visuelle ne s’adresse pas seulement à notre vision oculaire ; il traverse notre corps dans son entier et avec lui la conscience, et influence notre spiritualité. Nous ne pouvons pas échapper à l’espace, pas plus qu’à nous-mêmes. La collectivité s’en rend-elle compte ? Claude ROSSIGNOL avril 2006 |
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