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Mohammed
EL MOURID bourse de la Ville de Strasbourg, 2000 La
progressive diffusion sur les cinq continents des formes les plus récentes
de l'art n'a pas, comme on aurait pu le craindre, suscité un nouvel académisme
: elle a au contraire permis la découverte et l'accueil d'artistes non-occidentaux
dont les démarches nouaient chaque fois de façon singulière
des relations - souvent tendues - entre des éléments de leur culture
d'origine et les formes par lesquelles, au cours du dernier siècle, l'art
occidental a tout à la fois accru ses moyens techniques et procédé
à la remise en question permanente de son statut, de son rapport à
l'histoire et à la vie quotidienne.Dans ses travaux des cinq dernières années, Mohammed El Mourid a par exemple utilisé en plusieurs circonstances des peaux de chèvres, employées au sud de la Méditerranée à des usages aussi divers que la confection d'oeuvres - pour la conservation et le transport de l'eau, si précieuse sous ces climats - et d'instruments de musique à percussion. Animé par un esprit proche de l'Arte Povera, Mohammed El Mourid s'est attaché dans diverses oeuvres à mettre en évidence les qualités sensibles de ce matériau, tantôt souple, tantôt tendu à la limite de la rupture, son odeur, sa douceur au toucher, ses virtualités sonores, et sa lente dégradation puisqu'il n'a pas été tanné, n'étant pas cette fois destiné à une utilisation traditionnelle. Il s'agissait en effet de faire ressentir la proximité de ce matériau avec la vie : aussi bien celle de l'animal tué, celle des hommes qui s'en servent pour leur musique ou leur survie et, bien sûr, celle de l'artiste. Ce désir de proximité avec la vie riche d'énergie, d'échanges, de contacts mais dont les processus organiques sont orientés vers une fatale disparition est une des caractéristiques essentielles de l'art de Mohammed El Mourid, plus particulièrement dans sa relation au temps qui inscrit dans l'oeuvre une part d'invisibilité - une action filmée en vidéo lors de l'inauguration du Musée d'art moderne était passée presqu'inaperçue lors de son déroulement - prémonitoire de la plus ou moins rapide dégradation des matériaux utilisés à dessein dans sa réalisation. Alors que dans la pièce intitulée "Sainte Lala" un enregistrement vidéo accélère légèrement la disparition d'une image au fur et à mesure que la pellicule de lait gelé dont elle est recouverte retourne à l'état liquide, c'est au contraire un congélateur qui, dans "Le cauchemar de Momo Sapiens sapiens", suspend la putréfaction de son étrange contenu : un autoportrait de l'artiste, la bouche ouverte pour un cri, sculpté en viande hachée et entouré de débris du moule en terre cuite. Avec une technologie occidentale résolument contemporaine et parfaitement adaptée à leur propos, dans des formes évoquant pour l'une, la pathétique séquence de la disparition des fresques du film Fellini Roma, et pour l'autre, Le cri peint par Edvard Munch, ces deux oeuvres récentes de Mohammed El Mourid sont très représentatives des enjeux, des tensions aussi bien personnelles que culturelles qui sont au coeur de son travail. Dès son titre, "Sainte Lala", qui montre une mère et son enfant à côté de la carcasse suspendue d'un animal, met en rapport deux cultures religieuses - "Lala" signifie "sainte" en arabe - dont l'une islamique, a longtemps observé l'interdit de la représentation sculptée ou peinte du vivant : il est donc très significatif qu'un artiste qui en est issu fasse oeuvre d'une disparition de l'image. Cette tension atteint une dimension intime dans "Le cauchemar de Momo Sapiens sapiens", qui malgré une touche d'ironie paléontologique, expose à une égale destruction le visage même de l'artiste et c'est justement la force d'interpellation des moyens plastiques jointe à la pertinence de questions soulevées par ses oeuvres qui constituent la précieuse et singulière radicalité de l'art de Mohammed El Mourid. Paul Guérin |
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