Jean CLAUS
prix du Conseil Général du Bas-Rhin,1993

A partir de goûts et de dégoûts mêlés pour la bande dessinée, le baroque, les ex-votos, l'art des confiseurs, la pacotille, l'opéra wagnérien et le kitsch, Jean Claus fabrique des images sucrées et emphatiques, généralement mal tolérées.

En effet, Claus ne sait et ne veut faire que des images. Et, ce qui est plus grave, il ne dissimule point qu'il partage avec tout le sort commun d'être encombré de vieilles images : le corps, les dieux de la mythologie, les bondieuseries..., en dépit du traitement définitif -du moins le croyait-on- que leur avaient fait subir, chacun en son temps, Goya, Manet ou Duchamp !

Obsédé par le corps humain, Claus n'en exalte cependant ni la beauté ni les traits singuliers. Il le maltraite, le déforme, mais ces opérations, loin de traduire quelque distanciation d'esprit "moderne" à l'égard d'une iconographie anachronique, témoignent jusque dans l'irrespect ou la parodie, de son attachement profond à cette imagerie d'un autre temps.

Figés, les yeux vides, dans des attitudes souvent impudiques, les anges de Jean Claus sont des anges d'après la Chute. D'autres figures, encore suspendues comme eux au dessus du sol, sont parentes des elfes, sylphes, ondins et nixes qui peuplent les Märschen, ces contes caractéristiques de l'imaginaire rhénan. Mais dans l'univers de Claus, les proportions des corps, leurs formes, leurs couleurs, leur situation dans l'espace sont fausses. L'artificialité de leurs gestes et de leurs poses n'est pas sans rappeler celle des personnages de l'oeuvre de Klossowski, peut-être avant tout à cause d'une sensibilité au baroque allemand commune à ces deux artistes.

Plus fondamentalement, les fautes de goût ou les transgressions de canons obsolètes auxquelles se livre Jean Claus avec une évidente délectation se réfèrent, me semble-t-il, à une faute première qui génère toutes les autres. Cette statuaire contient une allusion implicite aux Adam et Eve sculptés du début du XVIème siècle. Elle désigne ainsi cette Faute, ce moment de rupture décisive où les dieux quittent la terre et à partir duquel, pour Claus, ils nous laissent face à nos doubles, à nos images.

A l'âge baroque, des angelots dodus accompagnaient l'architecture, la peinture, la sculpture, se répandant dans l'espace comme pour brouiller les limites entre le sacré et le profane, la vie et l'art. Sans renier totalement leur origine divine, les anges de Claus ont perdu avec leurs ailes et leur ciel toute candeur enfantine. Vissés à la gravité et cependant tentés par le vol, ils commémorent, tels des monuments parodiques, la Faute ou la chute consécutive dans le flamboiement de leurs faux-ors et leurs carnations outrancières, comblant ainsi notre infini et inavouable besoin d'images.

Roland Recht
d'après : Le cor enchanté de l'enfant, catalogue des Musées de la Ville de Strasbourg, 1992
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