Geneviève BOUTRY
Bourse de la Région Alsace

Lorsque Geneviève Boutry parle de sa démarche créatrice, les mots de « rêves », de « phantasmes » semblent curieusement s’imposer à elle pour évoquer des moments pourtant très différents de son œuvre photographique, comme si le supposé rapport au réel impliqué par cette technique ne pouvait manquer à chaque fois de s’outrepasser vers un au-delà onirique de ce réel même, et se prêtait – à moins qu’il ne le suscite ! –  au désir de sa métamorphose.

L’expérience théâtrale de Geneviève Boutry transparaît dans l’importance donnée au corps de ses modèles et dans le soin apporté à leur mise en scène dans des situations, des environnements composés de telle sorte qu’autour de leur présence se disposent des objets, se créent des atmosphères semblant émaner de l’identité profonde de ces personnages et animant d’une vie mystérieuse les étranges tableaux de leur immobilité.

La série intitulée : Les Ophélies est en effet tout entière construite autour de cette immobilité de corps féminins aux yeux clos sur leur secret. Ces images semblent avoir retenu l’instant où leur dérive au fil du monde s’est arrêtée pour épouser la courbe d’une branche morte ou trouver, portée par une soudaine crue du songe, l’abri d’une cabane dressée comme un tréteau de théâtre au bord d’un marécage.

L’incongruité de telles visions est, comme dans les rêves,  "couverte" par l’évidence de leur beauté plastique, obtenue  par des procédés  techniques dont Geneviève Boutry note la constance tout au long de son travail : "les grands contrastes, lumière très forte, dense, couleur saturée", et dont il est curieux de constater la parenté tout autant avec les indices signalant dans la figuration onirique l’importance subjective affectant tel élément apparaissant dans un rêve qu’avec des ressources propres à la peinture.

Un écart progressif d’avec la vision diurne est de plus en plus manifeste dans le cours de sa démarche, depuis les compositions emblématiques des portraits Roux-Rousses, les mises en scène vagabondes de la figure d’Ophélie – l’une d’elles reposant dans le demi-jour d’une éclipse – jusqu’aux Métamorphoses et à la récente série, Corps en mutation, qui consacre le retour au noir et blanc de ses premiers travaux.

Ces deux derniers ensembles concrétisent une nouvelle étape du destin des corps dans la photographie de Geneviève Boutry : si les Ophélies flottaient dans l’image, immobiles à la surface de leurs mondes, les Métamorphoses ont étendu le corps féminin à toute la surface de l‘image dès lors affectée d’ondulations, de  turbulences. L’agencement scénographique a été remplacé par une exploration d’effets de surface, dans un esprit cette fois plus pictural, particulièrement sensible dans tel effet démesuré de drapé rappelant l’art d’un Poussin dans l’Assomption de la Vierge, du Louvre… Cette extension des corps a entraîné leur résorption et leurs déformations par le recours un nouveau procédé – non numérique –  de prise de vue dans une texture devenue mouvante de l’image

La vision même apparaît ainsi troublée aux deux sens : physique et mental du terme, comme si Ophélie, cette fois nue, n’était plus visible que sous la surface d’une eau agitée, étirant et divisant l’image de son corps avec une plasticité excessive et imprévisible, comparable seulement à celle d’une flamme dansante ( tout spécialement dans le cas du tirage couleur sur bannière de l’un des Corps en mutation).

À cette extrémité du traitement des corps s’éprouve alors un trouble mêlé d’effroi et d’émerveillement devant ces liquéfactions ou ces incandescences, comme si la lumière dans ces photographies s’était transmuée en eau ou en feu pour dissoudre les limites matérielles de la chair et en libérer la pure énergie, protéiforme et éternelle, dont la rêverie théologique faisait jadis la substance des « corps glorieux », à la fin des temps…

Paul Guérin

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