Claudie HUNZINGER
Herbes
Bibliothèque municipale de Strasbourg-Meinau
Commande de la ville de Strasbourg, Conseil artistique du CEAAC
4 pages d’herbes, glycena aquatica, 220 / 120 cm.


S’ajoutant de plus en plus fréquemment aux bibliothèques, la construction des médiathèques vient confirmer le fait que le livre (comme texte, recueil de reproductions artistiques ou de partitions musicales) n’est désormais plus la forme prédominante sous laquelle sont transmises et conservées les « œuvres de l’esprit ». Les salles d’auditoriums ou de projection de films ont porté à une dimension architecturale l’espace restreint, intime de la traditionnelle table de lecture en même temps que les documents audio-visuels ainsi consultés sous forme de disques ou de cassettes s’éloignaient dans leur fabrication et leur manipulation de la forme – demeurée étrangement constante au fil des siècles – du « volume » tenu en main et feuilleté au cours de sa lecture.

En suspendant dans le hall de la médiathèque de Pôle Sud, à Strasbourg–Meinau, les pages géantes d’un livre végétal, Claudie Hunzinger a très pertinemment transposé à l’échelle d’un édifice tout à la fois cette évolution technique du patrimoine culturel et aussi ce qui fait la singularité de son travail quasi-alchimique sur les plantes sauvages d’une nature au sein de laquelle elle a choisi de vivre et de créer.

Transformant par cuisson les herbes en papier, Claudie Hunzinger leur donne l’aspect de pages où l’écriture humaine s’est absentée pour laisser place à une « graphie » naturelle des herbes, aux caractères silencieusement lisibles dans les linéaments souples, entremêlés ou rompus de leurs tiges. Et, tout comme le lecteur méditatif d’un très vieux livre, elle ne se veut « (…)que la déchiffreuse de ce qui se trouvait toujours déjà là, au fond du règne végétal et (qu’elle) révèle en pages d’écritures montées à la surface. »

Le puits de lumière dans lequel cette œuvre prend place donne à ces quatre pages, en même temps qu’une dimension monumentale, peut-être commémorative de l’ancien prestige de l’écrit, une présence interrogatrice pour l’œil levé vers ces tracés énigmatiques et naturels comme se levait jadis vers le ciel celui des augures déchiffrant les présages divins inscrits dans le vol des oiseaux.

L’architecture rend alors à ces pages l’espace d’un « volume » où, hors de portée de la main, elles seront alors parcourues, traversées, « lues » non plus seulement par l’œil mais avant tout par la lumière. De même que les nouveaux supports numériques sont lus avant tout œil par un faisceau de lumière laser, les pages de Hunzinger sont d’abord offertes à la lumière qui, par la photosynthèse naturelle, fit croître leurs constituants végétaux, qui désormais circule librement comme l’œil et l’esprit du lecteur de l’une à l’autre et qui, le soir venu, projette leurs ombres sur les murs avoisinants, comme une main écrirait des annotations personnelles sur les marges blanches d’un livre.

Paul Guérin

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