Le colloque "L'art en temps de crises"

Le colloque "L'art en temps de crises" s'est déroulé à Strasbourg les 4 et 5 mars 1994 à l'initiative du CEAAC.

Chacun d'entre nous a certainement éprouvé plus d'une fois la difficulté de répondre à la question : "Qu'est-ce que l'art contemporain ? "
Elle nous est pourtant souvent posée, tantôt naïvement, tantôt plus malicieusement par des personnes intriguées ou agacées par ces deux mots : "art contemporain", présents dans le sigle de nombreuses institutions ou manifestations, en France comme à l'étranger.
Dire qu'il s'agit de "l'art qui se fait aujourd'hui" est, à l'évidence, insatisfaisant pour l'esprit.
Une telle référence à la pure actualité est, non seulement imprécise dans son contenu, mais surtout elle trahit par sa formulation presque tautologique, un réel embarras.

On pourra alors penser résoudre ce problème en prenant la pose de l'historien et en précisant, cette fois avec plus d'assurance, que l'art contemporain est celui qui fait suite à "l'art moderne"...

La période couverte par celui-ci pouvant se clore au milieu des années soixante, avec le recul de l'Ecole de Paris et la reconnaissance, à la Biennale de Venise, de l'art américain d'après-guerre, on en fixera l'origine, soit avec l'oeuvre de Manet, soit avec celle de Duchamp soit, encore, avec les premières peintures abstraites de Kandinsky. Toutefois un réel problème demeure.

Une périodisation de l'art contemporain succède, comme son héritier, à l'art moderne est certes tacitement admise par les institutions spécialisées. Mais peut-elle légitimement tenir lieu d'une définition synthétique, valable pour des démarches créatrices visiblement hétérogènes, pour des groupes ou des mouvements animés par des antagonismes intellectuels déclarés ?

A tel point que s'il fallait néanmoins dégager un trait commun pour rassembler en une définition toute cette diversité, il ne faudrait point le chercher du côté des caractéristiques formelles intrinsèques des oeuvres mais plutôt dans une permanente tension de leurs relations : d'abord, avec le public : pensons au scandale de l'Olympia de Manet ; ensuite, avec les institutions : un nom s'impose, celui de Marcel Duchamp, et, fondamentalement, dans leur relation avec le monde : son image a été rejetée, suspendue, par l'abstraction tandis que les avant-gardes radicalisaient sa conflictualité, ses mutations profondes.

Nul ne saurait sérieusement prétendre que ces relations tendues, difficiles, de l'art avec le monde qui l'environne se soient fondamentalement améliorées au cours des trois dernières décennies, désignées d'ordinaire comme l'époque contemporaine. Il faudrait alors admettre cet étrange paradoxe : l'art contemporain se définirait avant tout par une "contemporanéité problématique", avec le public, les enjeux et les forces du temps. La rapide rotation de la mode, promouvant tel nom ou telle tendance, serait moins le signe d'une adhésion ainsi élargie du public (chacun trouvant enfin "oeuvre à son goût") que d'une désaffection sans cesse accélérée ("l'art rejeté par ses amateurs, même" !). La récente multiplication des initiatives et des événements, appara"trait alors dans cette perspective, comme un effort pathétique pour "forcer" cette contemporanéité révée, fragile ou impossible en rendant les oeuvres plus présentes au moins matériellement, les stratégies de communication se vouant -ici comme ailleurs- à la tâche spirituelle de faire prendre un tel désir pour la réalité.

Il aurait été inutilement provocateur, voire malséant, devant cette assemblée d'acteurs ou d'analystes de la "scène artistique" de tracer, comme je viens de le faire une esquisse aussi sombre si les circonstances actuelles ne nous contraignaient à un tel regard, à de telles questions. Même si le mot de "crise" est, dans l'actuel malheur des temps, une formule magique pour susciter l'intérêt, nous n'en sommes pas moins tous très réellement exposés dans la conduite de nos projets à des décisions financières prises en fonction de la dépression économique. Et surtout, notre engagement personnel pour l'art -notre fidélité à ce que, comme tout un chacun, consciemment ou non, nous lui devons- nous obligent en tant qu'élus ou gestionnaires, à ne pas ignorer les mouvements de l'opinion à son égard. Toutefois, prendre en compte un tel état d'esprit ne signifie certainement pas qu'il faille s'y conformer. C'est bien souvent sur la base d'idées reçues, vagues, générales, d'extrapolations excessives à partir de quelques faits montés en épingle que prend corps une rumeur, que se forme l'opinion qu'elle manipule.

En réunissant lors de ce colloque des personnalités professionnellement et intellectuellement concernées par la réalité actuelle de la vie artistique, telle qu'elle se déroule dans les institutions, les galeries, les municipalités, la presse et d'abord les ateliers, nous avons voulu prendre par rapport à toute polémique le recul nécessaire à une réflexion sur des problèmes précisément formulés, sur des situations concrètes. C'est sur la base de telles données que nous serons alors mieux capables de mesurer la réalité de cette "crise", d'en percevoir tant d'un point de vue économique que culturel les aspects spécifiques (notamment par rapport à la crise des années trente) et finalement de mieux discerner ce qu'il y a de réellement nouveau (et de "critique", à tous les sens de ce terme) dans les rapports de l'art au monde qui lui est contemporain.


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Intervenants et thématiques


Les institutions et le marché de l'art

Le premier volet de ce colloque est consacré aux problèmes de la commande publique et du marché de l'art avec une attention particulière sur les changements récents survenus dans les processus de promotion et de décision en matière artistique.

Politique publique de l'art contemporain par Alfred PACQUEMENT
La construction des valeurs artistiques contemporaines par Raymonde MOULIN
TABLE RONDE DES VILLES
Note par Evelyne SCHMITT et Paul GUERIN, Christine BRETON, Monique FAUX, Jean GUEGUENIAT, Jean-Claude POTTE
TABLE RONDE DES GALERIE
Note par Bernard HUIN, Pierre NAHON, Leslie ADDINGTON, Karin GRAFF

Les crises et la question de l'art

Le second volet a une dimension à la fois historique, avec le rappel des mesures institutionnelles prises dans les années trente en Allemagne, et théorique avec en particulier les interventions d'universitaires et de critiques pour lesquels des situations de crises constituent l'objet de leur recherche, le thème de leur réflexion.

Art et crise par Jean De LOISY
Crise du champ artistique ou crise de la création par Maïten BOUISSET
Questions sur la fonction critique par Ramon TIO BELLIDO
La République de Weimar et ses problèmes exemplaires par Lionel RICHARD
De la crise esthétique au consensus culturel par Marc JIMENEZ
Les rejets de l'art contemporain : une approche sociologique par Nathalie
HEINICH
DEBAT PUBLIC

Les crises, les artistes

Le troisième volet présente des analyses et des démarches créatrices qui mettent en jeu ou en question les dispositifs institutionnels de l'art aujourd'hui.

Art, crise des simulacres, réalité de la crise. Réflexions sur quelques cas récents par Christian BERNARD
FORUM DES ARTISTES
Note par : Roland RECHT, Manfred STERNJAKOB, Jochen GERZ, Jean CLAUS
DEBAT PUBLIC
Synthèse par Roland RECHT